Arctique : audition de Thierry Garcin

Thierry Garcin est producteur à Radio-France, chercheur associé à l’Université Paris Descartes, maître de conférences à HEC, auteur de « Géopolitique de l’Arctique ». Il a été auditionné le 25 juin 2014 par le groupe d’études sur l’Arctique, l’Antarctique et les Terres Australes et Antarctiques Françaises.

Le Président, M. Laurent Furst a souligné le parcours particulièrement diversifié de Thierry Garcin, ainsi que sa passion pour l’Arctique. Même si cette zone n’est pas directement stratégique pour la France, il convient de s’y intéresser en tant que « citoyens du monde ».

Thierry Garcin a présenté son livre. L’objet de l’ouvrage est d’identifier clairement les grandes problématiques d’un monde complexe, que la presse grand public a beaucoup simplifié. L’Arctique est devenu un véritable enjeu des relations internationales. C’est un théâtre qui s’ouvre et aussi un nouvel objet de convoitise.

Il convient en premier lieu de définir géographiquement la zone concernée : la limite représentée par le Cercle polaire paraît la plus pertinente. Elle fait apparaître cinq Etats riverains : le Canada, le Danemark (Groenland), les Etats-Unis (Alaska), la Russie et la Norvège. Trois autres pays se sentent aussi concernés : la Finlande (qui avait une façade sur l’Arctique jusqu’en 1939), l’Islande, qui sait défendre ses positions, et, à un degré moindre, la Suède.

Face aux intérêts nationaux en présence, les structures de coopération régionale atteignent très vite leurs limites. Le Conseil Arctique notamment, fondé en 1996, n’aborde pas directement les sujets les plus sensibles. Par ailleurs son audience ne cesse de se diluer à mesure que le nombre d’observateurs permanents augmente.

Il n’est donc pas étonnant que l’idée d’un accord d’internationalisation de la zone, sur le modèle du Traité de Washington de 1959 pour l’Antarctique, et qui était notamment soutenue par la France, ait été clairement abandonnée en 2008, avec la signature de la déclaration d’Ilulissat.

Les puissances en présence ont en effet chacune des intérêts nationaux, souvent divergents, qu’elles sont déterminées à défendre dans cette région du monde.

Le Canada fait valoir une vision exclusivement nationale de la route maritime dite « du Passage du Nord-Ouest », qu’elle considère comme faisant partie de ses eaux intérieures. Sur le plan politique, le Canada reste méfiant à l’égard de certaines initiatives multilatérales dans la zone, il privilégie les relations bilatérales notamment dans le cadre de ses contentieux juridiques avec les Etats-Unis.

Les Etats-Unis s’opposent en effet aux prétentions du Canada sur le statut juridique du Passage du Nord- Ouest, qu’ils voudraient voir reconnu, tout comme le Passage du Nord-Est, comme un « détroit international ». Partisans de la liberté de circulation sur les mers, ils sont les seuls à promouvoir une vision mondiale de la zone arctique, dans la perspective qu’elle devienne à terme une nouvelle « Méditerranée ».

La Russie, totalement à l’inverse, entretient une conception quasi impériale de la zone arctique, jusqu’à la caricature. Elle n’a ainsi pas hésité à placer la planète entière devant le fait accompli, en plantant en 2007 un drapeau en titane sous le pôle nord géographique sur lequel elle revendique sa souveraineté comme extension de son plateau continental. Avantagée par la géographie, elle continuera à constituer un partenaire difficile et imprévisible, d’autant qu’elle en a les moyens, militaires et financiers.

La Norvège, acteur certes plus modeste sur le plan géostratégique, ne peut pour autant demeurer en retrait, tant sa prospérité est liée aux ressources (pêche et hydrocarbures) qu’elle retire des zones maritimes en bordure du Cercle arctique.

Quant au Groenland devenu indépendant, il deviendra probablement une base avancée des Etats-Unis dans la zone, à moins qu’il ne soit partagé entre une multitude d’investisseurs, y compris asiatiques. En tout état de cause, les 57.000 Groenlandais ne pourront guère constituer une entité géopolitique.

La France n’est pas dénuée d’atouts dans la zone. Elle a une bonne connaissance du milieu polaire, de par son implantation en Antarctique et le niveau des recherches scientifiques qu’elle y mène, elle se situe au 2ème rang mondial pour les Zones économiques exclusives et possède l’expérience de l’entraînement de bâtiments de guerre en Arctique. Elle détient en outre trois secteurs d’excellence (hydrocarbures, puissance spatiale et pose de câbles sous-marins) qui constituent de réels avantages. Il lui reste à mettre en œuvre les moyens qu’elle peut mobiliser pour promouvoir son influence dans l’Arctique, laquelle ne passera pas en tout état de cause par l’Union européenne, très peu entreprenante sur ce dossier.

Il convient toutefois de relativiser le potentiel de cette région du Monde.

L’Arctique a fait l’objet d’un engouement croissant au cours des années 2000, pour culminer en 2007-2008 avec une conjonction d’évènements inédite : déclaration d’Ilulissat, pose du drapeau russe, publication de diverses études tendant à démontrer la présence dans la zone d’immenses réserves de ressources en énergie, minerais et terres rares, processus d’autonomie du Groenland, tenue de la quatrième année polaire internationale. Le réchauffement de la planète réduisant la banquise, en superficie et en épaisseur, jusqu’à la faire disparaître totalement en été, beaucoup imaginaient l’ouverture de larges routes maritimes (Passages du Nord-Ouest, mais surtout de l’Est) permettant de relier pour la première fois les Océans Atlantique et Pacifique directement, sans passer par le Canal de Suez ou celui de Panama.

Cet enthousiasme doit pourtant être recadré. Les contraintes naturelles sont très fortes dans ce milieu polaire : le climat et la longue nuit hivernale en font un endroit très hostile à l’homme. D’autre part l’éloignement des grands centres de peuplement, la pauvreté des lignes de communication, les glaces dérivantes redoutables pour les bateaux limitent considérablement les possibilités de transport maritime et d’activités commerciales. L’exploitation des ressources énergétiques et minérales exige ici des investissements considérables, et sa rentabilité n’est pas assurée. On imagine de plus les conséquences dramatiques qui pourraient résulter d’une marée noire ou de toute forme de pollution près de la banquise.

Il apparaît donc vain d’envisager, même à long terme, une « banalisation » de l’Arctique. Il demeure un espace mystérieux, hostile et dangereux, un enjeu plus géopolitique qu’économique ou commercial, que les puissances riveraines se disputent en dehors de toute réglementation contraignante au niveau international.

On observe que le débat sur l’Arctique se focalise trop sur les routes maritimes, au détriment des autres enjeux économiques, à savoir essentiellement les hydrocarbures et la pêche. D’autre part il lui paraît nécessaire de s’accorder sur un cadre qui permettrait, à l’instar du Traité de Washington pour l’Antarctique, de sanctuariser la zone afin de la préserver pour les générations futures. Existe-t-il déjà des risques majeurs qui pourraient mettre en péril ce milieu naturel ?

M. Garcin estime qu’une campagne de forages à haute latitude présenterait des risques gigantesques pour la région. La compagnie Total a renoncé à toute exploration ou exploitation de pétrole dans cet environnement extrême. Une marée noire serait catastrophique, compte tenu de la configuration des lieux, et notamment de la banquise et des glaces dérivantes. De même les côtes norvégiennes très découpées, avec la présence de nombreux fjords, seraient extrêmement difficiles à nettoyer.

Il a précisé qu’il existerait bien des gisements de terres rares au Groenland. Toutefois leur exploitation nécessiterait de faire venir une population immigrée qui risquerait de déstabiliser ce territoire très vulnérable.

En réponse à une question de M. Guy Geoffroy relative à l’application du droit maritime, M. Garcin a précisé que ce droit est globalement respecté dans la zone arctique, même par les Etats-Unis qui pourtant ne l’ont pas ratifié. Quant au Pôle Nord, situé au-delà des Zones économiques exclusives, il est revendiqué avec force par la Russie qui fait valoir qu’il se situerait sur le prolongement de son plateau continental. La commission des Nations unies sur les limites du plateau continental, saisie du dossier par des pays riverains, ne s’est pas encore prononcée sur l’ensemble des revendications.

Répondant à une de mes observations sur la nécessité apparente de promouvoir une véritable organisation régionale en Arctique, espace de concertation, de coopération et d’arbitrage, M. Garcin a estimé qu’en raison d’une trop grande disparité entre les pays riverains en termes d’envergure géopolitique, la zone Arctique restera un « club des cinq » largement dominé par les intérêts nationaux des deux grands, les Etats-Unis et surtout la Russie qui nourrit de très grandes ambitions dans la région.

Il a aussi indiqué que dans la conjoncture économique mondiale actuelle, l’exploitation du pétrole à haute latitude en Arctique ne serait pas rentable, et ne le sera sans doute pas avant longtemps, tant les défis à relever sont énormes en termes de forage, de transport et de sécurité.