Compte rendu de l’audition de Mme Irène FRAIN à l’Assemblée Nationale, écrivain et auteur de « Les naufragés de l’île Tromelin »

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Le mercredi 17 décembre dernier, le groupe d’études « Arctique, Antarctique et les Terres australes et antarctiques françaises » de l’Assemblée Nationale, dont je suis membre, a auditionné Irène FRAIN, écrivain et auteur de l’ouvrage Les naufragés de l’île Tromelin.

Cette audition a été l’occasion de rappeler que l’histoire des naufragés de Tromelin fut une étape clé dans le processus d’abolition de l’esclavage en France. Lors de cette audition, il a également été rappelé le rôle fondamental que la France doit jouer à l’égard de ses territoires maritimes.  Situé dans l’océan Indien, cet îlot d’1 km2 représente un atout important pour la France grâce aux 240 000 km2 de zone économique exclusive qu’il recouvre. Malgré les revendications de Maurice, la France détient la souveraineté sur Tromelin. Il est primordial de réaffirmer la souveraineté de la France sur Tromelin et sur toutes les autres îles françaises de la région, comme les îles Eparses.

Vous trouverez ci-dessous le compte rendu de cette audition :

Mercredi 17 décembre – 11h30
Présidence de M. Laurent Furst, président du groupe d’études

Le Président, M. Laurent Furst, accueille Mme Frain et l’invite à présenter son ouvrage, Les naufragés de l’île Tromelin.

Mme Irène Frain rappelle que grâce au décret d’abolition de l’esclavage voté par la Convention en 1794, l’histoire de l’Assemblée nationale n’est pas sans liens avec l’épisode des naufragés de Tromelin. Longtemps resté « un secret de famille vaste comme l’océan », il ne doit pas être perçu à travers l’approche classique des histoires d’îles désertes, fondées sur les mythes de Robinson Crusoé et de « Koh-Lanta »; ce qui s’est passé à Tromelin, au contraire, révèle surtout combien l’être humain est démuni face à la fureur des éléments. 
C’est un îlot d’1 km2 situé dans l’océan Indien, très plat et très exposé aux cyclones. 
L’histoire des naufragés de Tromelin, que raconte le roman, s’étale de 1761, date du naufrage, à 1776, date à laquelle les survivants sont enfin sauvés. La France est alors assez indifférente à ses territoires maritimes, qui intéressent surtout les planteurs de l’île de France. Mais l’épisode a permis un « éclair de conscience » sur l’égalité des hommes. 
Les faits sont les suivants : le capitaine du navire L’Utile, originaire de Lorient, avait acheté à Madagascar un « lot » de 160 esclaves – hommes, femmes et enfants -, dans l’intention de les revendre sur l’île de France. Ce faisant, il contrevenait à l’interdiction de la traite des esclaves, décrétée par un gouverneur local lui-même soucieux de revendre à bon prix ses propres esclaves. La nuit du drame – du 31 août au 1er septembre 1761 – est une nuit sans lune ; les membres de l’équipage ne disposent que de cartes imprécises et se disputent ; de plus, afin de ne pas se faire repérer par la Marine royale, le capitaine de L’Utile a emprunté des routes maritimes détournées. Le navire heurte un récif à proximité de l’île Tromelin, alors appelée « île des Sables », et se trouve ensuite pris dans la tempête et les phénomènes d’aspiration et de tourbillons qui se produisent fréquemment autour de l’île. Lorsque la tempête s’apaise au petit matin, il reste 120 survivants sur les 142 membres de l’équipage, les « Blancs », et 88 survivants parmi les 160 esclaves. Les stocks d’eau sont initialement monopolisés par les « Blancs », si bien que 28 « Noirs » décèdent en 48 heures. 
Afin de pouvoir quitter l’île, les rescapés se mettent à construire une prame mais il devient de plus en plus évident au fil des jours qu’elle ne sera pas assez grande pour tout le monde. 57 jours après le naufrage, les « Blancs » partent sur la prame. Castellan, le second du navire, fait aux « Noirs » la promesse qu’ils reviendront les chercher dès que possible, mais une fois de retour à l’île de France, il se heurtera au refus des autorités. 
Au cours des années suivantes, plusieurs naufragés tentent de quitter l’île à leur tour, et plusieurs tentatives de sauvetage échouent à cause des tourbillons. Un marin Blanc, victime d’un autre naufrage, fera un temps partie des rescapés vivants sur l’île. Les 8 derniers naufragés – sept femmes et un nourrisson, qui sera baptisé « Moïse » – seront finalement sauvés en novembre 1776 par le chevalier de Tromelin. Leur arrivée sur l’île de France constitue un choc. 
Très vite, la trace des survivants se perd. Il n’est pas à exclure qu’ils soient décédés rapidement, compte-tenu de l’effondrement du système immunitaire qui accompagne parfois les retours de déportation – à quoi le retour d’une île déserte peut être comparé. 
Pour écrire son roman, Irène Frain a utilisé deux sources principales : le témoignage de l’écrivain de bord, et un document des Archives nationales, témoignage d’époque diffusé par les colporteurs et conservé aux archives, sur lequel Castellan ajoutera une mention manuscrite précisant que la promesse d’aller récupérer les esclaves restés sur l’île n’a pas été honorée. 
Elle explique avoir refusé de faire un livre racontant la survie des esclaves, car les sources manquaient. Son « angle d’attaque » a plutôt été l’éclair de conscience qui se produit à la faveur des circonstances : construisant ensemble la prame, Blancs et Noirs font le même travail et souffrent pareillement de la chaleur et de la soif. Mais cet « éclair » n’avait pas eu lieu au sein de la Marine royale ou de la compagnie des Indes, d’où le refus d’aller chercher les naufragés. Au retour des naufragés en 1776, la prise de conscience s’étend à l’île de France, puis se diffuse dans les cercles philosophiques, les loges maçonniques, et les salons. L’histoire des naufragés de Tromelin sera citée par Condorcet dans De l’esclavage des Noirs, ce qui aboutira au décret de l’abolition de l’esclavage votée le 4 février 1794 par la Convention, selon lequel « les hommes, sans distinction de couleur, domiciliés dans les colonies, sont citoyens Français et jouiront de tous les droits assurés par la constitution ». 

Répondant à une question de Laurent Furst, Mme Irène Frain confirme s’être rendue quelques jours sur place, à Tromelin, où se trouve une station météorologique, et avoir ainsi pu se rendre compte de la rudesse des conditions de vie sur l’île. C’est un univers minéral, peuplé de poissons, de tortues et d’oiseaux, sans mammifères, dans lequel on se sent très seul. Les gens qui sont amenés à y résider un certain temps font d’ailleurs l’objet d’un suivi psychologique avant et après, car le risque de développer des troubles de la personnalité est grand. Il est probable que les naufragés aient été victimes de troubles et d’hallucinations. 

Des fouilles maritimes ont permis de reconstituer le naufrage, mais il y a eu beaucoup de pillages il y a quelques décennies. Tromelin est désormais domaine privé de l’Etat. 

Le Président, M. Laurent Furst, demande comment les naufragés ont pu entretenir un feu pendant 15 ans, compte-tenu de la violence des cyclones qui peuvent recouvrir l’île presque entièrement. 

Mme Irène Frain explique que les « Blancs », en quittant l’île, ont sans doute laissé aux « Noirs » des pierres à feu et des instructions sur la façon d’entretenir ce feu. 

Le Président, M. Laurent Furst, demande à Mme Frain son avis sur la relation que doit avoir la France avec ces îles, et rappelle le cas de l’accord sur la cogestion économique, scientifique et environnementale relative à Tromelin conclu avec Maurice. 

Mme Irène Frain rappelle que c’est la France qui a manifesté, au cours des siècles, le plus d’intérêt pour cette île, et y a assuré une présence. C’est seulement à cause des richesses de la zone économique exclusive autour de Tromelin que d’autres Etats s’y intéressent actuellement. Mais la France a un devoir de vigie, car Tromelin est un bastion contre les pirates qui pourraient s’y installer si elle était abandonnée. La même analyse peut être faite pour le reste des îles Eparses. Loin d’être un « confetti de l’empire », Tromelin est un lieu capital pour la France. 

M. Philippe Folliot rappelle que le refus, par le Parlement, d’autoriser la ratification du traité de cogestion de Tromelin avec Maurice est un cas unique dans l’histoire de la Vème République. L’attitude de la France est caractéristique d’une nation qui doute d’elle-même, comme le montre la comparaison entre l’attitude de la France à Tromelin et celle de la Chine en ce qui concerne les îlots situés en mer de Chine. Le contentieux remonte au traité de Versailles en 1815, par lequel la France cède au Royaume-Uni Maurice, ainsi que certaines îles, parmi lesquelles Tromelin n’est pas citée en tant que telle. Historiquement comme juridiquement, Maurice n’a pas de droits sur Tromelin et n’a d’ailleurs pas engagé de procédure devant la justice internationale. Tromelin est un atout pour la France car elle représente à elle seule 240 000 km2 de zone économique exclusive, ce qui correspond aux deux tiers de la zone économique exclusive de la France métropolitaine. L’accord de cogestion est inique et dangereux car il aurait, de plus, un effet domino sur les autres îles françaises de la région : les îles Eparses revendiquées par Madagascar, Juan de Nova revendiqué par le Mozambique…

Mme Irène Frain souligne qu’une tentative d’invasion de Tromelin par des pirates a eu lieu il y a quelques années. 

Le Président, M. Laurent Furst, conclut en rappelant qu’une audition avec Jean-Paul Kauffman, auteur de L’Arche des Kerguelen, est envisagée prochainement. 

Présents: LAURENT FURST, RENE DOSIERE, PHILIPPE FOLLIOT, LIONEL LUCA, CHRISTOPHE PREMAT, AINSI QUE DES MEMBRES DU GROUPE D’AMITIE FRANCE-MADAGASCAR
Excusés : JEAN-LUC BLEUNVEN, MARIE-ODILE BOUILLE, JEAN-PAUL CHANTEGUET, CATHERINE COUTELLE, ARMAND JUNG.