Sommes-nous entrés dans une gouvernance mémorielle?

Avec le centenaire de la Première Guerre Mondiale, les revendications mémorielles se sont multipliées à l’heure où notre récit national s’essouffle et a besoin de renouveau comme l’entendait l’historien Dominique Borne en s’adressant au groupe socialiste de l’Assemblée Nationale il y a quelques semaines. Le récit national doit intégrer d’autres dimensions et d’autres groupes sociaux pour faire sens. Dans le même temps, Paul Ricoeur nous a alertés sur le risque d’avoir une politisation de la mémoire, d’où la nécessité d’observer une certaine justesse dans l’évaluation du récit historique. Le livre de Johann Michel sur la gouvernance mémorielle nous rappelle cette évolution. J’ai eu l’occasion d’en faire une recension que vous trouverez sur le lien suivant: http://www.sens-public.org/spip.php?article741

Si je peux comprendre le point de vue consistant à dire que le récit historique doit s’effectuer avec précaution et distance, je refuse néanmoins le fait de considérer la communauté historienne comme existant en dehors de tous les débats mémoriels. La création du forum de l’histoire vivante (Forum för levande historia) en 2001 en Suède a montré comment une initiative politique pouvait également stimuler un renouvellement des approches historiques. De nombreux projets pédagogiques se sont montés avec une réflexion sur les causes de l’antisémitisme et du racisme et une approche comparative des faits génocidaires. Les débats que j’ai suivi m’ont convaincu de la nécessité d’affronter cette gouvernance mémorielle qui se met en place progressivement dans nos sociétés. J’ai eu l’occasion en 2009 d’organiser dans le cadre de ce forum un débat sur la Shoah avec l’appui du Mémorial de la Shoah. La question tzigane a également retenu mon attention dans un pays où le romani chib, tout comme le yiddish, ont été reconnus comme des langues minoritaires nationales pour les sanctuariser et protéger ces minorités culturelles (http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/60918.htm). L’extermination des Juifs, des handicapés mentaux, des Tsiganes pendant la Seconde Guerre Mondiale nécessite un renouvellement des recherches à l’heure où les nationalismes gagnent du terrain et où les discours politiques légitiment des propos impensables il y a une vingtaine d’années. La mémoire alimente la réflexion, le recul, le respect et le dialogue et permet d’envisager un avenir au-delà de l’instrumentalisation des peurs. Voilà le sens de mes questions écrites sur ces faits génocidaires pour que nous comprenions la manière dont ils ont été pensés au cours du 20e siècle. Les recherches sur les massacres des populations nomades (Tziganes) doivent se poursuivre, les massacres des Chrétiens d’Orient en 1915 doivent être étudiés pour comprendre ce qui se passe actuellement avec les agressions de Daech. Ma dernière question écrite sur ce sujet (http://questions.assemblee-nationale.fr/q14/14-76265QE.htm) s’inscrit dans le cadre de mon engagement au sein du groupe d’études sur les Chrétiens d’Orient constitué à l’automne dernier à l’Assemblée Nationale pour venir en aide aux populations persécutées à cause de leur culture. J’ai rencontré des chercheurs travaillant sur ce sujet en Suède et qui souhaiteraient davantage de coopération nationale sur la numérisation d’archives sur les témoignages des massacres de 1915.

Nous vivons une ère de transition géopolitique majeure au Moyen-Orient qui nous amène à appréhender la gouvernance mémorielle dans toute sa diversité pour éviter la tentation de stigmatiser. La reconnaissance des blessures mémorielles est toujours inégale, mais ce n’est pas pour autant que nous ne devons pas aider les historiens à s’intéresser à de nouvelles archives. Il y a bel et bien une nouvelle politique de la mémoire à élaborer qui dépasse le simple cadre des commémorations officielles.