Pour une approche comparée des faits génocidaires

Le jeudi 16 avril dernier, j’ai participé à un colloque international sur les faits génocidaires. Vous trouverez ci-dessous mon intervention complète.

« Avec le centenaire de la Première Guerre Mondiale, les revendications mémorielles se sont multipliées à l’heure où notre récit national s’essouffle et a besoin de renouveau comme l’entendait l’historien Dominique Borne en s’adressant au groupe socialiste de l’Assemblée Nationale, il y a quelques semaines (Dominique Borne, Quelle histoire pour la France ?). Le récit national doit intégrer d’autres dimensions et d’autres groupes sociaux pour faire sens. Dans le même temps, le philosophe Paul Ricoeur avait alerté sur le risque d’avoir une politisation de la mémoire (Paul Ricoeur, La mémoire, l’histoire, l’oubli), d’où la nécessité d’observer une certaine justesse dans l’évaluation du récit historique. Dans la lignée de Paul Ricoeur, Johann Michel évoque la manière dont une gouvernance mémorielle a émergé depuis le début des années 1990. En fait, au-delà des récits historiques, Johann Michel a montré qu’il y avait eu une apparition d’ « entrepreneurs de la mémoire, » c’est-à-dire d’institutions qui portent sur la scène publique une exigence de reconnaissance de certains conflits historiques majeurs (Johann Michel, Gouverner les mémoires, les politiques mémorielles en France). D’une certaine manière, on pourrait dire que le génocide assyro-chaldéen a toute légitimité à être reconnu alors qu’il ne s’est pas déroulé sur notre sol.

Ces dernières années, nous avons connu une reconnaissance du génocide arménien, mais les commémorations du centenaire de la Première Guerre Mondiale ne peuvent pas nous faire ignorer ce qui s’est produit en 1915 avec notamment la question de Seyfo, c’est-à-dire le génocide des populations assyro-chaldéennes. Là encore, l’appellation nécessite une discussion car on a tendance à l’interpréter au prisme des communautés ayant émigré en France. En réalité, il serait peut-être plus adéquat d’évoquer le génocide des Chrétiens d’Orient car parmi ces populations on trouve des Syriaques orthodoxes, des Chaldéens, des Grecs Pontiques pour ne citer que celles-ci. Le massacre de ces populations correspond à une transformation complète des rapports géopolitiques de la région. A chaque fois, ces minorités en font les frais comme c’est le cas aujourd’hui avec le nouveau profil du Moyen-Orient aujourd’hui. Les agressions de Daesh montrent a fortiori qu’il faut s’intéresser à l’histoire pour comprendre ces processus. Alors pourquoi passer par la politique pour reconsidérer des faits historiques ? Certains historiens pensent que cette dérive mémorielle est néfaste à l’adoption d’un récit historique objectif. Je pense en l’occurrence que la politique n’a pas vocation à écrire le récit historique ; néanmoins, elle a à soutenir l’accès à une vérité plurielle quand cette dernière est menacée. C’est en ce sens que la commémoration de ce génocide prend une dimension particulière à l’heure où le déracinement menace. La diaspora syriaque a ceci de particulier qu’elle a construit une identité post-traumatique avec la crainte de l’élimination radicale du Moyen-Orient. C’est cette crainte qui a conduit une partie de cette population à fuir dans les années 1970 le sud de la Turquie pour s’installer en Europe, principalement en Suède, puis en Allemagne et dans d’autres pays européens. Une succession de menaces s’est accumulée à la fin des années 1960 avec la progression de l’intolérance religieuse. La crainte d’un nettoyage ethnique et religieux est la source de cette migration, ce que les chercheurs en sociologie des migrations nomment un « push-factor ».
La reconnaissance du génocide assyro-chaldéen permettrait à ces populations de dépasser cette identité post-génocidaire et elle nous permettrait à tous de prendre conscience des mécanismes qui conduisent à ces actes barbares. Elle permettrait surtout d’ouvrir davantage de perspectives de recherche sur la comparaison des faits génocidaires non pas pour les relativiser, mais pour les comprendre au regard des décisions politiques prises par les Etats. La Suède a lancé en 2001 un forum de l’histoire vivante qui joue un rôle essentiel auprès des écoles pour présenter les grands génocides de notre histoire et rejeter les opinions discriminantes et radicales à partir d’une compréhension des faits historiques génocidaires. La politique retrouve un rôle d’impulsion, elle ne se substitue pas à l’écriture historique. Au sens de Paul Ricoeur, je considère que cette reconnaissance permet de retrouver une certaine justesse. Nous avons besoin de davantage de travaux de recherche sur ces massacres pour lesquels les gouvernements avaient été alertés par des témoins sur place qui avaient fait parvenir des communiqués. Il existe en anglais un terme, celui de « bystander » caractérisant l’attitude ambivalente de celui qui est témoin, spectateur et qui peut soit ignorer soit agir pour faire connaître ce dont il est témoin. Nous sommes les témoins à distance de ce qui se déroule au Moyen-Orient, le groupe d’études de l’Assemblée Nationale sur les Chrétiens d’Orient, dont je suis membre, s’est d’ailleurs constitué en 2014 pour venir en aide aux populations persécutées et porter leur voix sur l’espace public.

J’aimerais conclure ce propos par un message que j’ai eu l’occasion de porter, celui d’une nécessaire solidarité de la communauté des chercheurs travaillant sur ces sujets. J’ai été saisi à plusieurs reprises par des chercheurs suédois souhaitant accéder aux archives françaises portant sur les massacres de 1915 afin de les numériser pour travailler sur cette matière. J’ai moi-même visité, il y a quelques années, la bibliothèque du Saulchoir à Glacière et j’ai vu l’ensemble des rayons existant correspondant à cette période grâce à l’accueil de Pères Dominicains y travaillant. La matière est riche et la numérisation doit nous permettre de la partager pour contribuer à l’éclairage de ces faits génocidaires. Après quelques entretiens conduits dans cette bibliothèque, on m’avait confirmé le fait que cette numérisation avait déjà été effectuée. Je souhaiterais ardemment que ces archives numérisées puissent être partagées. Nous devons solidifier les relations entre les chercheurs de tous les pays sur cette question et je souhaitais profiter de ce colloque pour réitérer cet appel afin que le génocide assyro-chaldéen puisse être étudié par des unités de recherche travaillant sur la comparaison des faits génocidaires en Europe et dans le monde. J’ai conscience de m’exprimer ici à la fois en tant que chercheur et politique, mais la réflexion doit avancer dans les deux domaines. »