#14 PORTRAITS DES FRANÇAIS DE L’ÉTRANGER

Je suis ravi de vous présenter aujourd’hui le portrait d’un Français établi en Suède depuis 10 ans.

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1/ Pour quelles raisons avez-vous choisi de vous installer à l’étranger?

Le hasard des études et de la vie : dans le cadre de mes études en école de commerce, j’ai été encouragé à faire une année de césure à l’étranger entre la seconde et la troisième année. J’ai commencé cette césure par un stage de 6 mois à l’Ambassade de France en Suède en 2005. Me plaisant à Stockholm, j’ai continué par un autre stage de 6 mois dans une chaîne de télévision suédoise, puis j’ai finalement fait ma troisième année à la Stockholm School of Economics en tant qu’étudiant Erasmus. En 2007, j’ai rencontré une Suédoise qui est maintenant ma fiancée. Je ne suis jamais rentré en France.

Si j’avais choisi l’Ambassade de France en Suède comme premier stage, c’était notamment pour découvrir le modèle suédois (très à la mode au début des années 2000).

2/ Pouvez-vous nous raconter votre parcours professionnel et personnel d’expatrié depuis votre installation jusqu’à aujourd’hui  et la relation que vous entretenez avec le pays dans lequel vous vivez?

J’ai eu mon premier emploi à Goodyear Dunlop Tires Nordic de 2007 à 2011, en tant que support vente.

Depuis 2011, je travaille à DHL Feight Sweden en tant qu’analyste tarification.

Je ne me considère cependant pas comme un expatrié – j’ai un contrat suédois et je cotise en Suède – ni même comme un émigré mais comme un citoyen européen jouissant de la libre circulation des travailleurs.

3/ Quelles sont les spécificités locales de votre pays d’accueil qui pourraient être les plus bénéfiques à transposer en France ?

  • La réforme des communes  suédoises dans les années 1950 – 1980.

Voici un petit résumé des réformes des communes en Suède :

Avec 450 000 km2, la Suède a une superficie comparable à celle de la France, mais une population beaucoup plus faible (9,5 millions d’habitants). En 1863, s’inspirant de la France, la Suède divise le territoire en 2500 entités administratives: 88 villes (städer), 7 bourgs (köpingar) et 2358 communes rurales (landskommuner). Le nombre de communes étant un héritage du nombre de paroisses, on se rend compte dans les années 1940 que celui-ci est mal adapté à une administration moderne.

En 1952, une première fusion de municipalités résulte en 133 « grandes villes » (Storstäder), une dizaine de bourgs (köpingar) et 816 « grande communes » (storkommuner). Cependant, cette réforme se révèle rapidement insuffisante. Le désir d’obtenir une administration locale plus standardisée présuppose de réduire le nombre d’entités administratives.

En 1962, une nouvelle réforme des communes conduit à la création de 282 groupements de communes (kommunblock), regroupant parfois villes, bourgs et communes rurales dans la même collectivité. Mais cette superpositions d’entités dans une nation qui aspire à la simplicité est vécue comme trop complexe.

En 1971, il est décidé de remplacer les groupements de communes par un type unique de municipalité, la commune (kommun). La constitution des nouvelles communes se substituant aux anciens groupements  de communes se fait progressivement entre 1971 et 1980, non sans quelques couacs : les 282 groupements de communes deviennent 290 nouvelles communes.

La réforme des communes suédoises est, selon moi, un très bon exemple qui pourrait être transposé en France. En effet, en France, les communes furent créées en 1789 en remplacement des paroisses, dans une logique jacobine : diviser pour régner.

Aujourd’hui, dans le cadre de la décentralisation, il convient d’avoir des communes fortes, ce que leur taille actuelle ne permet pas. Trop de petites communes induisent un certain nombre de problèmes : un problème démocratique d’une part car on rencontre des difficultés pour  trouver des candidats aux municipales dans certaines communes,  un problème politique puisque la concentration des problèmes sociaux sur une même entité communale risque de favoriser l’élection de maires populistes voire extrémistes sur ce territoire (comme en mars 2014), un problème économique puisqu’un appel d’offre réalisé par une petite commune se soldera par des prix obtenus plus élevés et enfin un risque de corruption/clientélisme car les maires de petites communes, non rémunérés à temps plein, seraient plus enclins à succomber à la tentation d’offres douteuses, en accordant par exemple des permis de construire dans des zones dangereuses contre rémunération.

Le morcèlement des communes est très certainement un frein à toute politique ambitieuse de mise en valeur du territoire et de réduction des coûts de gestion locale. Les communautés de communes ne sont qu’un palliatif insuffisant. Par exemple celles-ci n’ont pu obtenir le droit de délivrer les permis de construire dans le cadre de la loi ALUR, laissant la part belle aux municipalités. La multiplication des types de communauté de communes avec récemment l’apparition d’un concept de métropole ne risque que de conduire à une usine à gaz.

Obtenir un compromis politique unissant gauche et droite pour la fusion à terme des communes visant à obtenir entre 1 et 5 commune(s) par sous-préfectures serait très utile. Cela n’est cependant qu’un doux rêve, car le Sénat s’y opposera ad vitam. Une telle réforme ne pourrait passer que par référendum (art 11) en espérant que le poids démographique des villes l’emporte sur celui des campagnes. Hors un référendum n’est pas d’actualité.

Il n’empêche que la politique actuelle consistant à fusionner les échelons du haut (les régions) de l’organisation territoriale sans prendre le soin de résoudre la dispersion des échelons du bas risque d’être contreproductive. 

  • La place de l’anglais dans la société suédoise

La Suède et la France ont le même niveau de prélèvement obligatoire. Le coût du travail est plus élevé en Suède et le coût du transport est beaucoup plus élevé dans ce pays peu peuplé qui s’étend sur 2000km et n’est relié au continent que par un pont.  Les ingénieurs suédois me semblent moins qualifié que les ingénieurs français, en tout cas moins performants (mais mieux payés !).

L’appréciation de la couronne suédoise par rapport à l’euro et le ralentissement globale de l’économie handicape la partie rente de leur économie (acier et papier).

Pourtant l’économie suédoise reste performante.

Une des explications possibles pourrait être le rapport à l’anglais. Une étude de 2012 réalisée par l’Union européenne a montré que la Suède se situe à la seconde place derrière les Pays-Bas au sein de l’UE en ce qui concerne la maîtrise de l’anglais langue étrangère. Les Suédois parlent mieux l’anglais que les Hollandais, mais l’écrivent moins bien que ces derniers. Mon beau-frère de 12 ans venant d’une famille très défavorisée parle bien mieux anglais que des Français favorisés ayant étudié dans mon école de commerce.

La maîtrise de l’anglais par le plus grand nombre des suédois est clairement un avantage pour l’économie aussi bien pour l’exportation (il est plus facile de vendre à l’étranger si on parle bien anglais) que pour attirer des investisseurs (les entreprises étrangères se sentent plus en sécurité si elles peuvent communiquer dans une langue connue). En outre, l’administration suédoise autorise la réception de documents officiels en anglais (et même en français) ce qui supprime le coût de traduction pour les administrés et facilite les démarches administratives.

Beaucoup de Suédois s’accordent pour dire que ce n’est pas tant grâce à la performance de leur système scolaire (puissamment critiqué ces derniers temps) qu’à l’absence de doublage des films anglophones que les jeunes suédois acquiert un bon niveau en anglais.

Il est temps de s’interroger sur ce qui est le plus désirable : la défense de la langue française ou bien la défense des idées et des positions françaises ?

Beaucoup de Français (dont moi-même) ont des proches dont la carrière professionnelle a été gravement handicapée par une mauvaise connaissance voire ignorance de la langue de Shakespeare.

Le renforcement des compétences linguistiques de nos concitoyens devrait être une priorité au moment où on parle de compétitivité de l’économie. La sanctuarisation des cours en anglais à l’Université est une bonne chose pour permettre à nos étudiants de progresser en anglais.

Un nouveau pas en avant serait de favoriser la projection de films et séries anglophones en version originale sous-titrée au cinéma et à la télé, en tout cas entre 16h et 22h30, l’heure où les jeunes regardent la télé.

Cette promotion de l’anglais ne doit pas nécessairement se faire au détriment de la francophonie.

L’organisation de la francophonie ne devrait plus être pensée comme une organisation défendant la pratique de la langue française, mais comme une organisation favorisant également l’apprentissage de l’anglais par les francophones et du français par les anglophones.  Pour survivre à la mondialisation, le français a vocation à s’adosser à l’anglais qui se trouve être sa voisine en Europe, au Canada, en Afrique et en Océanie.

En Afrique, Ghanéens et Zambiens vous diront qu’ils regrettent de ne pas connaître le français. Burkinabés voisins du Ghana et Nigériens voisins du Niger souhaiteraient avoir davantage de connaissances linguistiques en anglais. Pour l’ensemble des anglophones, une meilleure connaissance du français qui a malgré tout beaucoup imprégné leur langue ne peut-être qu’un atout.

Pour ce faire, la constitution de MOOC commun à la Francophonie pour l’apprentissage de l’anglais par les francophones et l’enseignement du français aux anglophones pourrait être judicieuse. Le Québec dont le dictionnaire en ligne (www.granddictionnaire.com) français-anglais est déjà une référence aurait dès lors vocation à être un partenaire pivot.

4/ Qu’est-ce que vous apporte le fait d’être Français dans votre pays d’accueil ?

Cela dépend beaucoup du contexte. J’ai par exemple appris que le fait d’être français avait joué en ma faveur lors de mon recrutement chez Goodyear, pour une raison tout à fait inattendue. Goodyear Nordic avait (et a toujours) pour politique de favoriser une certaine diversité parmi les employés. Lors de mon processus de recrutement, j’étais le dernier en liste avec un Finlandais. D’une part, il y avait déjà beaucoup de Finlandais dans l’entreprise, alors qu’il n’y avait aucun Français. D’autre part, le joueur de football préféré de « tous les temps » de mon recruteur était un Français, David Ginola. C’est pour ça qu’il m’aurait choisi.

Sinon l’attitude des Suédois en général vis-à-vis des Français est assez changeante. Je trouvais qu’ils étaient assez francophiles jusqu’à la fin du mandat de Chirac en 2007, en partie du fait de l’effet Villepin et l’opposition à la guerre en Irak. À partir de 2008, j’ai eu le sentiment que les Suédois considéraient que la France devenait une sorte d’Italie, incapable de se réformer, avec de nombreux scandales politiques. La crise économique a renforcé cette image de « vieux pays » et entre 2009 et 2013, je ne me souviens pas avoir vu beaucoup d’articles de presse suédois favorables à la France. Même au niveau culinaire ou touristique, il fallait mieux aller en Espagne. Pendant toute cette période, il m’est arrivé à plusieurs reprises que des Suédois se moquent ouvertement de mon accent français, aussi bien au travail, que dans la rue ou au restaurant.

L’effet « Mali » et l’effet « Zlatan » semblent avoir inversé la tendance. Au début sceptiques, les Suédois que je côtoie sont désormais très favorables aux interventions françaises au Mali et RCA. Du fait du joueur de foot Zlatan, les Suédois ne suivent plus les championnats de foot anglais ou espagnoles, mais bien les championnats de foot français.

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