#16 PORTRAITS DES FRANÇAIS DE L’ÉTRANGER

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1/ Pour quelles raisons avez-vous choisi de vous installer à l’étranger

Basé en France et travaillant dans le milieu pétrolier offshore, cette vie professionnelle m’a amené à voyager pour des séjours de quelques mois à quelques années en Europe, Nord et Sud, Afrique de l’Ouest et Amérique du Sud. Maîtrisant plusieurs langues étrangères, les déplacements étaient plus enrichissants que contraignants.

En 1985, ma vie privée m’a conduit à décider de prendre de la distance avec la France, et de rester dans le pays où je travaillais alors, la Norvège.

Je me suis très tôt considéré autant Européen que Français. J’ai par exemple suivi avec enthousiasme la création d’Airbus et son devenir. J’ai des amis dans de nombreux pays européens, résultats d’échanges de jeunesse ou de ma vie professionnelle.

2/ Pouvez-vous nous raconter votre parcours professionnel et personnel d’expatrié depuis votre installation jusqu’à aujourd’hui  et la relation que vous entretenez avec le pays dans lequel vous vivez ?

À la fin de ma période d’expatriation en Norvège pour une compagnie pétrolière, j’y ai créé une entreprise d’ingénierie sous-marine locale que j’ai plus tard revendue à un groupe industriel. J’ai ensuite créé une seconde entreprise, d’exploration pétrolière, entreprise dans laquelle je travaille toujours.

Je me suis remarié avec une Norvégienne, élevant mes enfants dont j’avais eu la garde. Je mène depuis lors une vie tout à fait locale, avec bien sûr de forts liens avec la France et ma famille française.

Mes enfants sont mariés avec des Norvégiens et des Islandais, ce qui augmente encore le cercle culturel. Ils parlent chacun quatre langues étrangères.

Je suis complètement intégré à la société civile norvégienne, sans doute grâce à l’aide de ma famille norvégienne qui m’a toujours considéré comme l’un des leurs, trouvant nos différences, culinaires ou autres, plus intéressantes que gênantes. La Norvège est après tout un pays européen de culture chrétienne, l’adaptation y est donc facile. La langue n’est jamais un problème pour autant que l’on décide de s’y mettre.

Cela ne m’empêche pas d’être président du bureau de vote français de Stavanger quand l’occasion m’en est donnée.

3/ Quelles sont les spécificités locales de votre pays d’accueil qui pourraient être les plus bénéfiques à transposer en France ?

La rigueur, le respect d’autrui, la quasi absence de frontières sociales (on n’est pas non plus chez les Bisounours ), l’importance reconnue du temps loisirs et famille par rapport au temps travail.

Les arguties politiques existent aussi, mais sont le fruit de gouvernements de coalition, pas d’un stérile combat gauche-droite. L’administration est aussi lourde que celle de la France mais avec beaucoup moins d’exceptions, de passe-droits et autres inégalités affectant les citoyens.

La Norvège n’est pas le paradis, mais c’est sans doute ce que l’on fait de mieux dans le domaine en ce moment.

Pour paraphraser “Les Marquises“ de Brel: “Gémir n’est pas de mise, en Norvège” .

Un commentaire hors questions: la France s’arc-boute sur sa langue, ce qui est bien culturellement mais dévastateur industriellement. Ici, on voit des documentaires sur l’ICE allemand et pas le TGV, on pense que le Concorde est anglais, que ce sont les Américains, les Anglais et les Danois qui bombardent en Irak… Tout cela parce que la France communique en français et non en anglais.

4/ Qu’est-ce que vous apporte le fait d’être Français dans votre pays d’accueil ?

Être français en Norvège m’apporte :

  • une intégration facile grâce à une communauté culturelle (ce qui veut dire en gros que les Norvégiens se soucient peu de ma nationalité, certains pensent même que je suis devenu Norvégien),
  • une référence régulière aux clichés de la part des Norvégiens (cuisine, vins, mode, et puis «Ah, vous parlez bien les langues étrangères, c’est rare pour un Français », « avoir une maîtresse est courant chez vous, n’est-ce pas ? (avec références aux rois, présidents et DSK) » ; administration tatillonne et incompréhensible (*), « CDG, quel aéroport compliqué ! c’est bien français » (pas forcément faux)…). (*) La Norvège, et le reste du monde, ont été agréablement surpris par la rapidité et la clarté avec laquelle les autorités françaises ont donné des informations concernant le crash de l’A320 de Germanwings, sans parler de moyens massifs immédiatement mis en œuvre. On se serait cru dans un pays anglo-saxon.
  • un respect relatif à des évènements reconnus en Norvège (performances des équipes de France féminine et masculine en biathlon,  ski de fond et handball;  développement de réseaux de tramways; expertise pétrolière; Tour de France (formidable outil de promotion touristique),
  • une grande méconnaissance des Norvégiens pour le reste parce que la France ne communique presque exclusivement qu’en français. Les images d’informations sont importantes et ici on préfère celles des USA ou de la Grande-Bretagne parce qu’elles sont plus accessibles,
  • un mélange d’admiration (Roi Soleil, Napoléon) et de suspicion (peuple latin, la mafia n’est pas loin),
  • une certaine incompréhension admirative. Nous, si conservateurs, si Franco-français, avons permis à Eva Joly d’être candidate à la présidence de la république (en dehors de considérations politiques, pas mal pour une « au-pair norvégienne »).

Un aparté sur la cuisine : les chefs primés sont maintenant autres que français, et en particulier norvégiens, un comble pour un pays qui il y 20 ans ne savait distinguer les vins que par leur couleur (rouge ou blanc). Ils ont bien évolué.

Et un aparté sur les vins : le monopole de distribution d’Etat, Vinmonopolet, se fournit où bon lui semble, en fonction de la qualité et des prix. Les vins d’Australie, d’Afrique du Sud ou Nouvelle-Zélande commencent à tailler de belles croupières aux vins français. Et pour l’instant la Chine n’exporte pas ou peu (certains de leurs vins sont excellents puisque que nous avons formé leurs vignerons).