Infolettre du 23 mai

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Madame, Monsieur, chères et chers concitoyens d’Europe du Nord,

Dans son ouvrage paru en 2003 Démocratie ou bonapartisme, le politologue Domenico Losurdo évoquait l’idée selon laquelle nos régimes tendraient vers une forme de « bonapartisme soft ». Cette hypothèse se vérifie aujourd’hui au moment où le joker du 49.3 s’abat dès le début de la partie avant qu’il n’y ait discussion réelle sur la loi travail.

La demande d’autorité se fait plus pressante selon un refrain bien connu en temps de crise. Les primaires de droite relaient largement cette idée dénuée d’originalité et la gauche se déchire sur un cap qui demande à être précisé. Autant le 49.3 sous la loi Macron avait été déposé en ultime recours après plus de trois semaines de discussions parlementaires intenses autant il aura fallu au gouvernement recourir dès l’article 1 au principe de la « réserve de votes », qui permet de reporter le vote de certains amendements au lieu de les voter au moment où ils sont débattus, avant de sortir de nouveau le 49.3.

Cette situation est frustrante car les articles portant sur le compte-personnel-activités, la représentativité des TPE-PME et le compte épargne-temps auraient au moins mérité un débat. J’ai largement l’impression que ce texte visait à instituer un régime social nordique sans en avoir le socle. Avec des organisations syndicales faibles et des corps intermédiaires suspectés, le dialogue social ne peut émerger, coincé entre un Etat omniprésent et des salariés cherchant une représentation plus juste de leurs intérêts. L’inversion des normes – procédé qui permettrait que l’accord au sein de l’entreprise soit moins favorable que l’accord de la branche d’activité – proclamée par les uns ne peut être possible que si le mode d’affiliation syndicale change et si le compromis est pris en charge par les partenaires sociaux.

Le problème de la loi travail est celui de l’absence de dialogue social et de la place indécise des corps intermédiaires. Cette manière de « refonder » en permanence notre République (la « refondation » de l’école), de réaliser des « pactes » (responsabilité, solidarité, sécurité) conjuguée à l’illusion post-68 d’une tabula rasa, mettent en évidence cette difficulté à accoucher d’un dialogue social réel susceptible d’inscrire des principes organisationnels sur le long terme. Décentraliser le pouvoir suppose de transformer notre culture politique en profondeur pour faire émerger cette relation susceptible de créer des compromis historiques.

Comme l’écrivait Michel Foucault, le pouvoir n’est pas une question de puissance ni de fondement, mais de relation entre conduites. Nous gouvernons et sommes gouvernés, l’institution d’un dialogue social supposerait également de transformer le point de vue des acteurs économiques et sociaux engagés. Puissions-nous retrouver le chemin de ce dialogue et de ces organisations pour gérer la richesse collective de notre pays.

Avec mes sentiments dévoués,
Christophe Premat