#8 BREXIT – TÉMOIGNAGE D’UNE FRANÇAISE AU ROYAUME-UNI

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1) Pour quelles raisons avez-vous choisi de vous installer au Royaume-Uni ?

Je suis arrivée à Londres en 1977 à 21 ans, un emploi de technicien non qualifié pour University College en poche. Ayant abandonné mes études de médecine à Paris, je devais travailler, et quitte à travailler, j’avais décidé de le faire en Angleterre, pour découvrir un autre pays qui m’attirait, une autre langue, d’autres personnes, un autre mode de vie. C’était déjà l’Europe, même s’il fallait encore un permis de résidence à faire tamponner régulièrement au « Alien Office » de Lambs Conduit Street. J’ai trouvé un pays accueillant, tolérant, facile à vivre, moins bureaucratique que la France, plus pragmatique. Etant partie au départ pour environ un an, j’ai commencé à suivre un cours du soir (autofinancé) pour obtenir le « Proficiency in English », puis une licence à Birckbeck College, toujours en cours du soir et toujours autofinancée. De fil en aiguille, je suis restée 10 ans (Londres puis Cambridge), puis après une parenthèse de deux ans en Italie (Olivetti), j’ai retrouvé un emploi en Angleterre (par le biais d’une annonce du Monde) en 1989 pour un poste devant être pourvu par un francophone. En 1991, j’ai rencontré un britannique qui est devenu mon mari.

2) Quel est votre ressenti et quelle est votre expérience, en tant que Français établi au Royaume-Uni, depuis le vote Brexit du 23 juin ?

Le résultat et les conséquences immédiates du référendum ont été pour moi un grand bouleversement. Jusque-là, j’habitais en Europe, dans une partie de l’Europe située en Grande-Bretagne. Je n’avais jamais éprouvé le besoin de prendre un passeport britannique, j’étais européenne. Je retournais souvent en France où j’ai toujours toute ma famille, une autre partie de l’Europe. J’ai vécu le lendemain du référendum comme un rejet de l’Europe et des Européens de la part de la Grande-Bretagne. Non seulement de ses lois et de ses accords, mais de l’ensemble du projet européen de solidarité entre ses membres et de toute l’histoire de l’Europe. Le ton de la campagne électorale m’avait déjà inquiétée, car en dehors des exagérations outrageuses voire mensongères des deux côtés, il n’y était question que des intérêts économiques et commerciaux du « leave » ou du « remain » pour la Grande-Bretagne. Après tant de temps passé en Grande-Bretagne, il m’avait aussi semblé anormal de ne pas pouvoir voter, et j’avais été stupéfaite d’apprendre que les britanniques expatriés perdaient leur droit de vote après 15 ans.

3) Dans quelle mesure ce vote a-t-il influencé la relation que vous entretenez avec le pays et avec les Britanniques ainsi que vos projets futurs (en termes d’activité professionnelle, de mobilité et de choix lié à la nationalité) ?

Après toute une vie professionnelle dans un pays où j’avais ma place en tant qu’européenne comme tout autre britannique, 37 ans d’imposition et de contribution aux fonds de pension et de sécurité sociale britanniques, des années de bénévolat (National Trust et Oxfam) et de don du sang au NHS, jamais je n’aurais pu imaginer qu’en quelques jours, je puisse m’y sentir étrangère, différente, quelqu’un dont les droits sont maintenant sujets à discussion, quelqu’un qui est régulièrement désigné par les médias (et non pas seulement les tabloïdes) comme un « EU migrant », tout comme les 3 millions d’autres européens vivant en Grande-Bretagne comme moi, qu’ils y soient établis depuis de nombreuses années avec famille et enfants, ou arrivés plus récemment. Dans les premiers jours, puis semaines, alors que certains « EU residents » commençaient à recevoir des remarques malveillantes, j’ai attendu une déclaration de Theresa May garantissant les droits des « EU residents », ou tout au moins, réitérant comme l’a fait Sadiq Khan très rapidement, leur appartenance incontestée à la société britannique, la valeur de leur contribution, et condamnant sans appel toute atteinte verbale ou physique envers qui que ce soit. Le 24 juin, je n’aurais pas pu imaginer qu’on arriverait à la fin décembre sans la moindre déclaration dans ce sens. Non seulement nous sommes toujours des « EU migrants », mais nous sommes aussi devenus des « bargaining chips ».

4) Quelles sont vos attentes vis-à-vis des gouvernements français et britannique, et de l’Union européenne ?

La Grande-Bretagne ayant causé cet état de fait par le référendum, j’estime que c’est à elle de « régulariser » unilatéralement la situation des « EU migrants », sans attendre de voir ce que vont faire les autres pays européens de leurs « British migrants », et ce par un moyen simple et rapide (et non en remplissant un formulaire de 85 pages accompagné de nombreux autres documents et justificatifs). J’attends aussi de la Grande-Bretagne qu’elle revoie ses procédures électorales, pour que les slogans et arguments des partis ou candidats soient soumis au préalable à un contrôle rigoureux par un comité chargé de garantir leur exactitude factuelle et leur respect des lois (anti-diffamation, etc.). Enfin il me semble qu’au vu de tous ces événements en Grande-Bretagne mais aussi dans le reste de l’Europe, il est urgent que l’Union Européenne revoit ses institutions et son fonctionnement en profondeur, pour qu’elle survive et continue à rassembler les pays plutôt qu’à les diviser.